ジュール・ルメートル
François Élie Jules Lematîre
セイレーン , オデュッセイアの余白に
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La Sirene
En marge del’Odyssée
(En marge des vieux livres de Jules Lemaitre )
Contes (Première Série,1905)
Comme ils approchaient de l'ilot des Sirenes, le vent tomba et les flots s'assoupirent. Les matelots plierent les voiles. Ulysse, se souvenant des conseils de Circe, petrit de la cire dans ses fortes mains, et en boucha les oreilles de tous ses compagnons.
Ceux-ci l'attacherent au mat avec des cordes. Puis ils frapperent de leurs avirons la mer ecumeuse.
Du fond de leur grotte, les Sirenes avaient apercu le navire. Quand il fut a portee de la voix, elles s'approcherent du rivage et se mirent a chanter :
- Venez, chers hommes, venez ! ... Aucun navigateur n'a depasse notre ile sans ecouter notre voix : puis il s'eloigne plein de joie, ayant appris beaucoup de choses. Car nous savons tout ce qui se passe sur la terre nourriciere.
Haussant leurs corps etincelants et frais au-dessus de l'onde immobile, elles faisaient des gestes d'appel avec leurs beaux bras. Mais leur plus puissant sortilege etait leur voix, douce comme une mer laiteuse, penetrante comme l'odeur des algues, tendre et un peu rauque comme la voix meme du desir.
Ulysse s'agitait dans ses liens : mais ses compagnons, avertis d'avance, resserrerent les cordes autour de ses bras et de ses cuisses.
Cependant, un des matelots, nomme Euphorion, se dit qu'il valait la peine d'entendre, meme au prix de sa vie, des chants qui troublaient a ce point un homme aussi consomme en sagesse que le prudent Ulysse.
Il ota la cire de ses oreilles, et ecouta...
Ce qu'il entendit fut tel, qu'il se pencha de plus en plus sur le bastingage et, au bout de peu d'instants, tomba dans les flots amers.
Les matelots hesiterent a abandonner leur compagnon. Mais Ulysse, d'un coup d'oeil, leur commanda de passer outre et de doubler l'ilot.
... De toutes les forces de son desir, Euphorion nageait vers les voix.
L'eau, luisante au soleil, s'enfoncait, assombrie, dans une grotte bleuatre. A l'entree, se dressaient les Sirenes, au nombre de sept. Elles ressemblaient a de jeunes femmes jusqu'au-dessous de la ceinture ; elles avaient des yeux glauques, des cheveux d'or vert, des dents pointues dans des bouches un peu grandes, et des visages enfantins. Leurs hanches etaient serrees d'une gaine d'ecailles, et le nageur voyait remuer a fleur d'eau les somptueux reflets de leurs queues.
Quand il fut tout pres d'elles, les Sirenes cesserent leurs chants ; puis, se jetant sur l'homme avec un grand cri, elles l'entrainerent au fond de la grotte et le deposerent, nu, sur une saillie de rocher ou gisaient des ossements. Car ces belles personnes avaient coutume de dechirer les corps des naufrages et d'en sucer le sang avec leur bouche en fleur.
Or une des Sirenes avait paru a Euphorion plus belle que les autres et d'un visage moins impassible. Il se tourna vers elle, et lui dit :
- Je mourrai content d'avoir entendu les chants des filles de la mer. Mais je serai plus heureux encore si la mort me vient par toi seule.
La Sirene le regarda avec surprise. C'etait la premiere fois qu'elle voyait un desir et une pensee eclairer une face d'homme : car, a l'ordinaire, les traits et les yeux des naufrages n'exprimaient que la terreur, ou meme, quand trop d'efforts les avaient epuises, n'exprimaient plus aucun sentiment. Elle ecarta ses soeurs d'un geste en leur disant :
- Cet etranger m'appartient.
Les autres Sirenes s'eloignerent, soit que celle qui parlait ainsi eut quelque autorite sur ses compagnes, soit qu'une convention ignoree reglat entre elles le partage des epaves vivantes de la mer. Restee seule avec le Grec subtil :
- Ton nom ? demanda-t-elle.
Et, quand elle le sut :
- Euphorion, je t'aime, reprit-elle aussitot. Et, bien qu'immortelle, c'est la premiere fois que je dis ce mot et que j'eprouve ce qu'il signifie.
- Et toi, dit le Grec, comment t'appelles-tu ?
- Leucosia.
Les autres Sirenes, fideles au pacte consenti, laisserent Euphorion et Leucosia vivre a part et selon leur guise.
Il y avait, derriere la grotte une prairie secrete, avec une fontaine d'eau douce. Euphorion buvait cette eau et se nourrissait de coquillages.
Leucosia ne le quittait point. Ils jouissaient ensemble du bercement de la vague, et de se sentir souleves et presses par la caresse liquide. Quelquefois, du haut d'une roche, la Sirene se laissait tomber comme une fleche, la queue droite ; il la recevait dans ses bras et tous deux plongeaient dans le gouffre sale. Ils s'ebattaient au soleil, dans les dentelures des criques, parmi les tourbillons d'ecume. Ou bien ils jouaient avec les dauphins debonnaires, et leur faisaient des plaisanteries...
La nuit venue, tandis que les autres Sirenes, couchees sur l'herbe, allongeaient cote a cote leurs queues pesantes, Euphorion et Leucosia se retiraient dans un coin de la prairie ; et l'homme dormait dans les bras froids de la petite deesse aquatique.
Ils parlaient peu. Leucosia connaissait les mots qui designent les choses essentielles a la vie d'une divinite marine de second ordre sur un recif mediterraneen. Elle savait nommer le ciel, la mer, le soleil, la lune, les etoiles, les rochers, les poissons et les diverses parties du corps. Elle savait dire aussi : Je vois, j'entends, je sens, j'aime, je desire, j'espere, je veux... Mais a cela se reduisait, a peu pres, son vocabulaire de jeune immortelle.
Un jour, Euphorion lui dit :
- Lorsque, de la nef rapide, je vous ai entendues, tes soeurs et toi, vous vous vantiez de savoir beaucoup de choses ignorees des hommes. Dis-les-moi, Leucosia.
Mais elle lui fit comprendre que les Sirenes mentaient, et qu'elles disaient cela pour exciter la curiosite des voyageurs.
Et, en effet, les paroles qu'elles chantaient, et qu'il entendait maintenant tous les soirs, n'exprimaient pas des connaissances de l'esprit, mais les sentiments qui correspondent a la grace du matin, a la splendeur du couchant, a l'immensite et a la beaute de la mer, - ou, simplement, la joie d'avoir un corps agile et infatigable, - quelquefois la blessure d'un desir qui restait indetermine pour les musiciennes ingenues, mais qui se precisait douloureusement dans l'ame d'Euphorion, toute chargee de souvenirs et d'experience humaine.
Leucosia s'apercevait de ces tristesses de son ami, et l'apaisait de ses frais baisers. Sur la mer et dans le bassin de la grotte, elle etait plus forte et plus souple que lui, et l'aidait, le protegeait a chaque instant. Mais, sur la greve ou dans la prairie secrete, obligee de marcher sur les mains en trainant sa queue inutile, elle admirait et enviait lespieds adroits de son compagnon. Puis, elle sentait qu'il avait vu plus de choses qu'elle, et que son esprit etait peuple d'images et de pensees qu'elle ne soupconnait pas.
Il resolut de l'instruire et essaya de lui faire concevoir la vie et l'humanite sur les continents et dans les grandes iles. Mais il vit bientot qu'elle ne le comprenait pas, parce que les mots qu'il employait ne se rapportaient a aucun objet qu'il put lui mettre sous les yeux.
Alors, il commenca a s'ennuyer un peu. Leucosia n'avait plus pour lui la saveur de la nouveaute. Elle etait trop differente de lui, et d'ame trop elementaire. Ce qui l'avait d'abord charme lui devenait importun. Il en voulait a Leucosia de son ignorance - et de sa peau froide et salee.
Il se souvenait, avec un regret toujours plus cuisant, de sa vie d'autrefois. La nuit, dans la prairie secrete, tandis que la petite deesse a la croupe squameuse dormait pres de lui, il revoyait les champs, les forets, les fleuves, les b?ufs au labour, les habitations des hommes, les echoppes des marchands, les temples sur les promontoires, les vaisseaux au port, et, dans les tavernes ou l'on boit du vin aromatise, les petites danseuses, brunes et dorees, qui piquent des fleurs rouges dans leurs cheveux, et dont les mains sont chaudes, et qui ont des jambes...
Vers ce temps-la, un navire, attire par les chants des Sirenes, etant venu se briser sur un ecueil voisin, Euphorion vit avec horreur ces gracieuses filles planter leurs dents aigues dans les corps naufrages et, du sang qu'elles pompaient, se gonfler comme de blanches outres. Leucosia n'avait voulu ni chanter avec ses soeurs, ni prendre sa part du festin. Euphorion lui en sut gre ; mais, en l'interrogeant, il demela qu'elle s'etait abstenue unique-ment pour ne pas lui deplaire, et que, - si l'amour, commun a la plupart des animaux, avait pu l'emouvoir, - la pitie, propre seulement aux hommes, lui etait demeuree etrangere.
Les Sirenes respirent egalement sous les flots et dans l'air. Assiste par son amie, Euphorion avait appris a retenir sous l'eau sa respiration plus longtemps qu'aucun plongeur. Il se plaisait souvent a nager avec Leucosia a travers les bosquets de coraux et les jardins de plantes sous-marines, et a douter si les formes qui chatoyaient sourdement dans la transparence vitreuse etaient des pierreries, des fleurs ou des betes.
Dans une de ces promenades, il decouvrit, au fond d'un vallon maritime, les debris d'un navire et, parmi ces epaves, des vases, des chaudrons, des ustensiles domestiques, des colliers, des bijoux, des ceintures, des miroirs d'argent, des tablettes peintes qui representaient diverses scenes de la vie humaine, - et un coffret tout rempli d'or.
Avec l'aide de Leucosia, il remonta ces objets a terre. Il lui mit un collier au cou, des bracelets aux bras, lui serra la taille d'une ceinture ciselee, et lui presenta un miroir. Elle se trouva belle et sourit. Puis il lui expliqua a quoi servaient les autres objets, et ce qui etait figure sur les planchettes coloriees.
Cette fois, Leucosia parut se former quelque image d'une vie differente de la sienne. Elle dit avec un peu de tristesse :
- Je voudrais voir tout cela ; mais je ne suis qu'une deesse marine, et je ne connaitrai jamais que la mer.
L'idee vint alors a Euphorion d'exciter davantage en elle la curiosite de la terre et de s'en servir pour s'evader de l'ilot des Sirenes. Ainsi, il meditait de se separer de son amie a l'instant meme ou elle devenait plus intelligente et ou elle commencait a se rapprocher de lui.
Il ne cessa de lui faire des contes delicieux de la vie qu'on menait parmi les hommes :
- Si tu voulais venir avec moi, lui dit-il enfin, nous pourrions traverser la mer a la nage, jusqu'a une ville que l'on nomme Athenes, et qui n'est qu'a trois journees d'ici.
- Mais, dit-elle, je ne pourrai pas marcher longtemps sur la terre.
- Je t'aiderai, repondit Euphorion ; et, quand nous serons dans la ville, un char magnifique, comme ceux que tu as vus sur les tablettes peintes, te transportera ou tu voudras aller. Et nous vivrons heureux avec l'or de ce coffret.
Mais il ne disait pas toute sa pensee.
Une traversee de trois jours etait un jeu pour la Sirene. Tantot nageant a ses cotes, tantot soutenu par elle, Euphorion lui-meme n'etait pas trop fatigue quand ils atteignirent le bord du continent.
L'endroit etait desert. Mais une ville paraissait a l'horizon. Un long sentier rude et poudreux y conduisait.
Euphorion se mit une ceinture de feuillages afin de se presenter decemment devant les hommes.
La Sirene rampa d'abord sur les mains. Mais elle se dechirait aux pierres, et le poids du soleil l'accablait.
Deja Euphorion etait assez loin devant elle. Elle l'appela.
- La terre des hommes est dure, dit-elle. Je t'ai porte, ami : porte-moi a ton tour.
Il n'eut pas le ceur de refuser. Il revint sur ses pas, se baissa, offrit son dos. La Sirene lui mit ses bras autour du cou ; il se releva, et, pendant qu'il marchait, le bout de la queue squameuse balayait derriere lui la poussiere.
Suant sous son fardeau, Euphorion murmurait des mots irrites. Il se demandait ce qu'il ferait de cette femme-poisson dans le pays des hommes.
Soudain, il delia brutalement de son cou les bras de Leucosia, la laissa tomber de son long sur le sol, et detala a grandes enjambees.
- Euphorion ! Euphorion ! cria plaintivement la Sirene.
Ce cri fut tel que l'homme, touche, s'arreta.
- Sois patiente, dit-il. Je vais a la ville et je reviendrai te prendre avec un chariot.
- Non, non, gemit-elle, tu ne reviendras pas je le sais. Tu ne m'aimes plus parce que je ne suis pas tout a fait pareille a une femme. C'est grace a moi que tu vis, et c'est par toi que je vais mourir, car sans doute les dieux m'ont ote l'immortalite pour me punir d'aimer un homme.
Elle se tordait les bras, et, pour la premiere fois, des larmes jaillirent de ses yeux pales. Sa queue poudreuse, et dont les beaux reflets s'etaient eteints, battait faiblement le sentier.
- Euphorion ! Euphorion ! aie pitie ! reprit-elle.
- ≪Pitie≫ ? dit l'homme. Tu n'avais jamais prononce ce mot.
- C'est que je n'avais pas souffert, dit-elle. Ecoute, ami. Je comprends bien que je te serais toujours une gene. Et moi, je serais inquiete, a cause des femmes qui ont des pieds. Puis, ce que j'ai desire voir m'epouvante a present... Mais je suis trop faible pour regagner la mer. Porte-moi jusqu'au rivage, et je retournerai seule vers mes cruelles compagnes.
- ≪Cruelles≫ ? dit Euphorion. Encore un mot que tu n'avais jamais prononce.
- Helas ! repondit-elle, c'est toi qui m'en as revele le sens.
Euphorion, sans plus rien dire, la souleva dans ses bras : si bien que les cheveux pendants de la Sirene frolaient les genoux de l'homme. Elle lui souriait au milieu de ses pleurs, puis elle gemis-sait d'une voix si tendre, qu'il sentit plier sa volonte.
Il deposa doucement Leucosia sur la greve, tout pres de l'eau.
- Adieu, ami, dit-elle.
- Ah ! soupira-t-il, si seulement tu avais des jambes !
- Mais quoi ! je n'en ai pas ! d'ailleurs, je n'en aurai pas besoin, la-bas, dans la mer liquide... Je tacherai d'oublier, pour redevenir semblable a mes soeurs. Car, si je me souvenais, je serais trop malheureuse de t'avoir connu, et de toutes les choses que j'ai apprises... Mais oublierai-je ? ... Helas ! j'en ai peur, je ne suis qu'une pauvre petite Sirene declassee...
Euphorion pleurait :
- Sois ce que tu voudras, dit-il. Mais, a present, je t'aime, et je ne veux pas que tu t'en ailles sans moi. Nous deviendrons ce qu'il plaira aux dieux... Partons ensemble ! ..
L'homme eut assurement fait cette folie, si la bienveillante Thetis n'etait apparue, en cet instant, aux deux amoureux.
- Vous m'interessez, dit-elle, et je vous veux du bien, parce que toi, Leucosia, tu as ete bonne pour un de ceux qui ont combattu naguere avec mon fils Achille ; parce que toi, Euphorion, tu as pitie d'une de mes filles marines au moment ou tu allais realiser ton plus cher voeu ; et parce qu'enfin vous vous etes eleves l'un et l'autre soit en connaissance, soit en vertu. Je pourrais vous en recompenser de diverses manieres. Je pourrais, Leucosia, avant de te laisser partir toute seule, t'enlever la memoire de ce que tu as appris et qui ne peut desormais que te faire souffrir. Je pourrais, Euphorion, te donner les nageoires et la figure d'un Dauphin, en te conservant sous cette forme ton esprit et tes souvenirs humains, afin que tu vives agreablement, avec Leucosia, dans la vaste mer. Mais je veux vous rendre heureux de la facon dont vous l'entendez vous-memes en ce moment... Leucosia, ma chere fille, renoncerais-tu, pour vivre avec lui, a ton immortalite ?
- Certes, dit la Sirene. Il faut ne penser a rien pour etre immortelle avec plaisir.
- Grand merci ! dit Thetis.
- Oh ! dit Leucosia, je ne disais pas cela pour vous : je parlais d'une petite deesse comme moi.
- Ne t'excuse pas, mon enfant. Mais, c'est bien entendu, tu consens a etre mortelle ?
- De tout mon ceur !
- Sois donc femme, et suis celui que tu aimes. Thetis toucha la Sirene de son leger trident ; et la metamorphose s'accomplit aussitot.
- Ma fille, ajouta l'indulgente deesse, va demander une robe a la pretresse du petit temple que l'on voit, a cent pas d'ici, sur cette colline... Puis, allez tous deux vers la ville.
Euphorion et Leucosia rayonnaient de joie. Mais Thetis, en les quittant, eut un sourire un peu melancolique ; car elle n'etait pas absolument sure d'avoir fait leur bonheur.
( 2026 /04/ 01 )
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